61e biennale de venise

61e Biennale de Venise « In Minor Keys »

L’ouverture de la 61e biennale d’art contemporain de Venise début mai a été particulièrement mouvementée. Le président de la biennale avait en effet décidé de la réouverture du pavillon russe, fermé depuis le début de la guerre avec l’Ukraine.

croquis de la manifestation des pussy riots devant le pavillon russe le 6 mai aux Giardini
croquis de la manifestation des pussy riots devant le pavillon russe le 6 mai aux Giardini

Les Pussy Riot auxquels se sont joints les Femen ont organisé une manifestation à laquelle se sont associés aussitôt un très grand nombre d’artistes et de pavillons nationaux pour souligner leur rejet de la politique de Poutine.

Une manifestation violente a eu lieu devant l’Arsenal contre la politique de Netanyahou. La biennale de Venise a toujours affirmé que l’art ne peut rester coupé des enjeux politiques du monde dans lequel nous vivons. Toute la semaine d’ouverture est restée entachée par ce bras de fer entre la biennale qui voulait s’ouvrir à tous, y compris les Russes ou les Israéliens, et les politiques qui refusaient de cautionner des politiques par ailleurs rejetées par l’Europe, ou condamnées par le tribunal international. Le jury a finalement démissionné en protestation contre les décisions de la direction de la biennale : pas de récompense cette année (seulement un prix du public qui sera connu à l’issue de la biennale). Et les pavillons russes et israéliens resteront fermés au public pour se conformer aux décisions du ministre italien qui menaçait de retirer à la biennale toute subvention. Ces débats pourraient sembler futiles ou déplacés, mais il s’agit en fait d’une réflexion capitale. Loin d’une conception idéaliste, qui poserait d’abord une question esthétique - qu’est-ce que le beau, comment le penser ou l’atteindre, comme si cet absolu avait encore un sens dans le monde d’aujourd’hui - il s’agit d’affirmer que le beau ne peut se dissocier du réel.

Koyo Kouoh in minor Keys

Cette édition de la biennale avait déjà été rendue difficile par le décès de sa curatrice suisso-camerounaise Koyo Kouoh. Celle-ci devait être la première femme africaine désignée commissaire de la biennale. Elle a cependant eu le temps d’insuffler une direction nouvelle à la biennale, et il a été décidé que son équipe poursuivrait son travail : « in minor Keys », le titre qu’elle lui a donné aurait pu être interprété comme la mélancolique que la musique associe généralement au « mode mineur ». Il s’agit au contraire d’affirmer que loin des œuvres et des actions grandiloquentes d’autrefois, dans l’art néo expressionniste ou le post-modernisme, l’art peut aujourd’hui nous orienter vers d’autres horizons, de manière positive mais légère ou même mineure. De nombreux pavillons s’illustrent en effet dans ce mode mineur. Le monde et ses problèmes ne sont pas oubliés, mais il ne s’agit pas de le dire de façon négative ou désespérée, vindicatrice ou tonitruante. Il s’agit d’inventer une nouvelle poésie pour un monde de plus en plus malade.

Les pavillons nationaux in minor Keys

pavillon de l'Inde à l'Arsenal
pavillon de l'Inde à l'Arsenal

Parmi les pavillons les plus remarqués, il faut citer celui de l’Inde avec son palais enchanté reconstitué de fil blanc. L’architecture semble suspendue dans les airs. Ce fil semble pourtant, se dissoudre peu à peu, comme si la mémoire s’altérait, comme si le palais devait bientôt nous être soustrait à la vue.

palais tissé de fil blanc au pavillon de l'Inde
palais tissé de fil blanc au pavillon de l'Inde

Sumakshi Singh recrée par le tissage de fils blancs, la maison démolie de ses grands parents à Delhi. et Asim Waqif évoque l’instabilité des villes contemporaines démesurées par un échafaudage délirant de bambou.

De nombreux pavillons fonctionnent ainsi : les œuvres sont très belles et légères, même si leur altération semble imminente. Le pavillon nouveau zélandais aussi est remarquable.

Fiona Pardington. Whékau,laughing awl, ninox albifacies,adult mâle. musée de new Zeland
Fiona Pardington. Whékau,laughing awl, ninox albifacies,adult mâle. musée de new Zeland

La photographe d’origine maorie Fiona Pardington transforme le pavillon néo-zélandais en élégie pour les oiseaux disparus ou menacés de sa terre natale. Comme ses photographies précédentes qui tentaient de conserver une trace des tatouages dont les maoris sont couverts, par-delà leur mort, les œuvres présentées ici sont de véritables portraits d’oiseaux. Ils célèbrent des espèces pourtant déjà disparues. Aucune violence n’est présente dans la beauté de ces portraits animaliers, même si la modification de la faune est un thème lourd récurrent.

Elegy de Gabrielle Goliath
Elegy de Gabrielle Goliath

Le pavillon sud-africain restera fermé par décision politique : Gabrielle Goliath pourtant sélectionnée avant cette fermeture, présente donc son œuvre dans l’église de la Chiesa di Sant’Antonin. Cinq écrans montrent des chanteurs d’opéra qui se relayent pour tenir une seule et même note, véritable élégie poignante dédié à la poétesse gazaouie Hiba Abu Nada, tuée lors d’une frappe israélienne. Chacune de ces œuvres est ambivalente, montrant tout à la fois le désespoir dans lequel le monde actuel pourrait nous plonger, mais aussi l’espoir que l’art oppose sans relâche (Elegy est l’oeuvre qui a causé le rejet de l’artiste par le ministre de la culture en Afrique du Sud qui refusait que le propos du pavillon prenne position dans le conflit).

Evènements collatéraux de la 61e biennale.
Hans Hartung et la musique, David Salle et l’IA.

A côté de ces pavillons nationaux remarquables, il faut aussi souligner combien les « évènements collatéraux » de la biennale sont d’une grande qualité pour cette édition encore. Ils sont disséminés dans toute la ville. Parmi eux, on remarquera l’exposition des dernières œuvres de David Salle au Palazzo Cini.

David Salle, Workplace (huile, acrylique, Flashe et fusain sur impression UV sur lin, 182,9 x 236,2 cm).
David Salle, Workplace (huile, acrylique, Flashe et fusain sur impression UV sur lin, 182,9 x 236,2 cm).

Basé à New York, David Salle se confronte au monde actuel dans ses œuvres récentes qui utilise une IA, modelée sur sa série de Tapestry Paintings (1989-1991). Dans les années 80, il était considéré comme un des artistes majeurs du post-modernisme, tendance qui réinventait des images plus facilement compréhensibles après la vague conceptuelle ou minimaliste. La juxtaposition d’images dans ses peintures favorisait cette interprétation. « Les gens voulaient autre chose : ils voulaient des images, des images immédiates. Si l’on s’aperçoit aujourd’hui, en raison de ce que je peins maintenant, que les miennes n’étaient pas si simples, c’est bien ». Dans les toiles exposées, l’IA devient un outil à la fois pour critiquer l’idée que les nouvelles technologies pourraient remplacer l’artiste : “Une façon de subvertir une technologie hégémonique est de la coopter à ses propres fins” dit-il. Cet outil lui permet aussi de se réinventer tout en restant fidèle à sa propre œuvre. A l’origine, les Tapestry Paintings mêlaient les peintures italiennes du XVI et XVIIe reprises par des tisserands russes. La peinture utilisée parDavid Salle crée une nouvelle simultanéité des images qui révèle la poésie de notre monde actuel, comme le disait Blistène, ancien directeur du centre Pompidou, en disant qu’il s’agit plus d’une théorie de la connaissance que d’une théorie de l’être.

H.Hartung. T1989-R24 (1989. acrylic sur toile. 80x142)
H.Hartung. T1989-R24 (1989. acrylic sur toile. 80x142)

l’exposition L’accordo invisibile. Hans Hartung et la musique au musée Querini (organisée par la Fondazione Querini Stampalia et la Fondazione Hartung-Bergman et la galerie Perrotin jusqu’au 13 septembre), est une interprétation littérale du thème de Koyo Kouoh: la musique était omniprésente dans la création de Hans Hartung. L’exposition reconstitue son atelier et réunit une grande part de sa discographie. Certains tableaux sont de véritables réinterprétations de ses univers musicaux préférés, Bach, le Jazz ou le Rock

Michaël Armitage

M.Armitage. Ol Ngoroi Rock. 2020. lithographie
M.Armitage. Ol Ngoroi Rock. 2020. lithographie

Le palazzo Grassi consacre une grande exposition à Michaël Armitage : lui aussi aborde les thèmes difficiles auxquels la société est confrontée, le racisme, la pauvreté, la violence. Mais contrairement à ce qu’on voyait chez les artistes des précédentes biennales, il n’est pas question de le dire avec violence. A ce sujet, on remarquera la place du dessin dans le travail de M. Armitage. De grandes vitrines les montrent à côté de ses grandes toiles colorées ; on peut suivre l’œuvre sur le point d’apparaitre. L’idée naît puis se développe dans ses carnets, comme chez les artistes classiques. Le médium du dessin est particulièrement en phase avec le mode mineur tel que le pensait Koyo Kouoh. Plutôt que de chercher le monumental et les compositions violentes, le dessin de cet artiste montre comment s’accaparer un sujet et le transformer en œuvre véritable, loin de tout souci illustratif. Après cette étape, l’artiste utilise la technique qu’il a redécouvert en Ouganda, près son Kenya natal, qui utilisait les écorces pour confectionner une sorte de tissu. Ce matériau sert notamment à ensevelir les morts. Michaël Armitage l’a adapté à la peinture, et réalise ainsi des toiles qui gardent un part de cette histoire ancestrale, dans les déformations qu’il inflige à ses images colorées

le dessin est en effet capital pour cet artiste. Lors de son exposition récente à la calcographie nationale à Madrid, Obrist l’interrogeait sur le rôle du dessin dans son travail. Michaël Armitage lui répondait :

“J’en ai des tas de cartons. J’ai l’impression qu’ils renferment mon imagination. Certains dessins datent de dix ou quinze ans – ce que j’ai réalisé pour ma licence. Parfois, je les redécouvre et je m’en sers pour commencer une peinture. Avant d’emménager dans cet atelier, je réservais un mur entier aux dessins sur lesquels je réfléchissais.

Obrist : Et qu’est-ce qui vous a poussée à commencer à faire des dessins à l’encre de Chine ?

MA : L’encre, c’est assez récent – ça fait probablement environ deux ou trois ans. Je voulais que mon dessin ait un peu plus de rapport avec le pinceau. Je pensais aux traces laissées dans les peintures. Je ne peins pas beaucoup quand je suis au Kenya. Ça me prenait beaucoup de temps de me réhabituer au pinceau à chaque fois que je revenais à Londres, donc l’encre est simplement un moyen de conserver cette fluidité.

Obrist : Combien de temps passez-vous au Kenya ?

MA : En général, trois à quatre mois par an. Je réalise tous mes dessins quand je suis au Kenya.”

ce dialogue permet de comprendre un peu plus l’exposition du palazzo Grassi dans laquelle les toiles répondent aux dessins.

61e biennale de venise
holding cell (2021. huile sur luubugo)
holding cell (2021. huile sur luubugo)
Mangrove dip (2015)
Mangrove dip (2015)
61e biennale de venise

Armitage utilise ses dessins pour lui fournir une base à son travail pictural.