la ligne parfaite

  1. la ligne parfaite
Ingres. »portrait de Paganini ».1819
Ingres. »portrait de Paganini ».1819

« L’âme juge le plus beau ce dont elle peut se faire une idée dans le plus petit espace de temps » écrit Hemsterhuis dans « lettre sur la sculpture » en 1769. Le philosophe prend le contre-pied de l’esthétique qui prévalait au début du XVIIIeme siècle : le trait est, par sa concision, l’opposé des multiples dégradés des dessins rococo.

Il redonne ainsi toute son importance à des techniques qui avait cours dans l’antiquité mais avait perdu peu à peu leur importance. Le dessin fut en effet, d’abord réalisé avec la pointe de d’argent, d’or ou de cuivre ou de bronze, puis avec la pointe de plomb. Ces techniques nécessitaient la préparation du support : on mélangeait de la poudre d’os ou de la pierre ponce ou de la craie, collée avec de la gomme arabique sur le support du dessin.

Le trait obtenu était très fin et indélébile. Il correspondait au travail du ciseleur ou du graveur (qui eux aussi imposait un trait sans repentir), avant qu’au XVIème siècle, la pierre noire et la sanguine ne remplace peu à peu le dessin à la pointe.

FLaxman (1755-1826) est l’artiste phare de ce retour au trait. Il a fait ses études à la Royal Academy avant de travailler pour Wedgwood qui, en 1787, l’envoie en Italie pour copier le essin des vases récemment mis à jour sur les sites archéologiques.

vase grec
vase grec

La découverte de Pompeï date en effet de 1748, qui remet l’antiquité à la mode. Wedgwood fait rapidement fortune en commercialisant des vases inspirés de ces redécouvertes antiques.

vase de Wedgwood d'après les dessins de Flaxman
vase de Wedgwood d'après les dessins de Flaxman

Flaxman illustre lors de ce séjour l’Iliade, l’Odyssée, Eschyle, Dante… ouvrages qui seront publiés en 1793-95.

Flaxman. Illustration de la Divine Comédie de Dante
Flaxman. Illustration de la Divine Comédie de Dante

Sur cet exemple, on voit comment Flaxman utilise des contours sont plus ou moins fins et quelques hachures parallèles pour suggérer les ombres. Les traits forts sont du côté des ombres.

Ce type de dessin est nourri des céramiques à figures noires (Corinthe vers 700 av JC)

La cueillette des olives. Peintre d'Antiménès. Amphore à col, diamètre 41 cm. Archaïque final, vers 520-510. Altes Museum, Berlin
La cueillette des olives. Peintre d'Antiménès. Amphore à col, diamètre 41 cm. Archaïque final, vers 520-510. Altes Museum, Berlin

et, plus encore, des céramique à figures rouges (Athènes à partir de 530 av. J.-C).

Dionysos combattant un Géant durant la Gigantomachie, thème d'une pélikè attique à figures rouges, vers 460 av. J.-C., musée du Louvre.
Dionysos combattant un Géant durant la Gigantomachie, thème d'une pélikè attique à figures rouges, vers 460 av. J.-C., musée du Louvre.

Flaxman dépouille ainsi le dessin des “surcharges sensuelles” que Boucher avait mis à la mode au début du XVIIIème.

Selon le mythe de Dibutade, alors très à la mode, le dessin est associé à l’authenticité et à la vérité. Dibutade serait ainsi l’auteur du première oeuvre d’art. Pour garder la trace et le souvenir de son amoureux, cette femme trace le contour de son ombre avant qu’il ne parte au combat.

Flaxman. « le livres des sept. le serment. » 1795
Flaxman. « le livres des sept. le serment. » 1795

Sur ce dessin, on comprend comment ce style deviendra synonyme d'authenticité, tant il se conjuguera avec le travail de tous les néo-classiques, et David en premier chef.

Ingres (1780-1867) perpétue le style néo-clasique au début du XIXè de l’art. Il affirme même que ”le dessin est la probité de l’art”.

Ingres dit comment parvenir à cette pureté du trait. Selon lui, il faut d’abord étudier l’ensemble :

“n’ayez d’yeux d’abord que pour l’ensemble.

(…) en traçant une figure, attachez-vous avant tout à en déterminer, à en bien caractériser le mouvement. (…) le mouvement, c’est la vie.”

il est nécessaire aussi de ne pas se perdre dans les détails :

”plus les lignes et les formes sont simples, plus il y a de beauté et de force.

(…)

Dans la construction d’un figure, ne procédez point par morceaux. Conduisez tout en même temps, et, comme on dit fort bien, dessinez l’ensemble.”

Ingres « étude pour le vœu de louis XIII ».
Ingres « étude pour le vœu de louis XIII ».

Dans un second temps, le dessin peut être expression de l’intelligence :

Ingres « Le Martyre de saint Symphorien,1834Le préteur, Pierre noire sur papier ».
Ingres « Le Martyre de saint Symphorien,1834Le préteur, Pierre noire sur papier ».

“il y a toujours du bien, quels que puissent être d’ailleurs les défauts, dans une oeuvre où la tête a commandé à la main”

Ingres « Le Martyre de saint Symphorien d’après le modello de 1827La mère (nue, avec quatre bras gauches), Mine de plomb et pierre noire ».
Ingres « Le Martyre de saint Symphorien d’après le modello de 1827La mère (nue, avec quatre bras gauches), Mine de plomb et pierre noire ».

“Dans un tableau, il faut que la lumière tombe qeulques part avec force et que l’attention du spectateur soit attirée sur ce point. Il en est de même dans une figure où l’effet doit rayonner d’un point central; c’est ce qui fait les dégradations. Pour la forme, il faut aussi qu’un grand morceau dominant tout le reste s’empare du regard, c’est là un des éléments principaux du caractère dans le dessin. ”

Il faut donc

  • partir de l’ensemble et non du détail, en dessin léger comme on peut le voir sur le dessin de Paganini de Ingres.
  • revenir peu à peut sur certains contours pour marquer les volumes et souligner le choix de ce qui va donner du caractère au dessin.

ce dessin qui part de l’ensemble vers le détail nous permet de pressentir l’ordre qui régit la nature, de la comprendre :

  • “on voit tout autrement un objet dont on connaît la structure” (Valéry)
  • “vraiment, l’art réside dans la Nature; qio êit m’e, extraire, le possède” (Dürer)
  • “Nature est un doux guide” (Montaigne)
  • “Ce que je n’ai pas dessiné, je ne l’ai pas vu” (Goethe)

2. la ligne parfaite.Pratique

coquillage 1
coquillage 1

Dans cette première proposition, il s’agit de dessiner le coquillage avec seulement des lignes plus ou moins épaisse, avec le moins possible de hachure et pas de dégradé.

coquillage 2
coquillage 2

Comme le disait Goethe ci-dessus, le dessin peut alors être vu dans un premier temps pour mieux comprendre l’enroulement de la coquille.

coquillage 2
coquillage 2

On peut faire le même usage de la ligne pour représenter à la fois

  • le volume (les contrastes entre les traits appuyés et les traits léger sont plus forts dans ce qui est proche de vous)
  • votre choix de ce qui vous intéresse dans la feuille (ce qui vous intéresse sera plus travaillé que le reste)
  • la compréhension de la feuille (les traits de construction peuvent être laissés et témoigne de votre recherche et de votre compréhension de la forme et de sa logique)

C’est ce qui est fait ci dessous dans deux dessins d’anciens élèves.

dessin d’un ancien élève, Bertrand Hee, d’après Rodin
dessin d’un ancien élève, Bertrand Hee, d’après Rodin

Bertrand Hee par exemple varie l’épaisseur de son trait. Le trait au dessous de son index droit est plus large que celui du dessus pour dire le volume du doigt. On pourrait croire qu’il s’agit d’élargir le trait dans les ombres. L’épaule gauche en arrière est plus forte que l’épaule droite. Mais il s’agit surtout d’attirer notre regard de façon différente sur ce que nous voulons montrer : biceps droit ou ventre traités de façon légère pour dire combien ils sont de peu d’importance.

Mercedes 1
Mercedes 1
m
m

Dans le premier dessin de Mercédes, le coquillage au centre en bas est particulièrement réussi. Les inflexions sur la gauche creusent le coquillage. De même sur le coquillage qui est à sa droite, qui est presque abstrait, mais a beaucoup de relief.
sur la deuxième feuille, les hachures qu’on s’était interdites sont moins présentes comme dans le coquillage en haut à gauche. Les inflexions donnent là aussi beaucoup de relief.
le coquillage en bas à gauche est très beau. La difficulté est sans doute de comprendre la forme de l’hélice et de la rendre par les inflexions seules du trait, tout en laissant beaucoup de liberté au crayon (ce qui n’est pas le cas de deux coquillage juste au dessus des deux derniers. Dans le coquillage en bas à gauche, on a l’impression que Mercédès s’amuse à jouer avec l’objet. Notre regard est attiré par le deux parties sombres et nous passons sur l’arrière à la recherche de la suite de la spirale.
Cela me fait un peu penser aux dessins abstraits de Kandinsky ou de Arp

bois gravé issu de « Klänge »
bois gravé issu de « Klänge »
bois gravé de Arp
bois gravé de Arp

voici quelques dessins réalisés avec ces consignes :

Florence
Florence

Comme dans le dessin de Florence, il faut varier les inflexions données au trait. A gauche du trou de la coquille, Florence varie son trait depuis la nervosité en haut jusqu’à l’hésitation ou la violence.
Par contre en haut de la coquille le crayon passe trop vite de la légèreté à la dureté. Cela parait trop artificiel. Et les ombres sont inutiles, me semble-t-il.