Les Anges de l’Histoire. Images des temps inquiets. Georges Didi-Huberman. Ed. de Minuit
C’est un des principaux thèmes de toute l’œuvre philosophique de George Didi-huberman : quel est le rôle de l’image face aux cataclysme de l’histoire, et face à la réflexion philosophique, politique ou esthétique ? Le chapitre central de cet essai s’intitule « antithèses sur le concept d’histoire »(p147) et cherche à comprendre l’engouement célèbre du philosophe Walter Benjamin pour l’Angelus Novus de Paul Klee. L’analyse de Benjamin ouvre l’un de ses derniers textes, « sur le concept d’histoire », écrit peu avant son suicide en 1940. George Didi-huberman analyse en détail l’œuvre et le texte de Benjamin. Face aux lettres théoriques échangées autour de cette publication, Benjamin s’adresse aussi à des proches, comme Gretel, l’épouse d’Adorno. Sa langue se fait alors plus poétique, et compare son recueil de thèses à un « bouquet de graminées murmurantes cueilli au cours de promenades pensives ». George Didi-huberman s’interroge sur l’irruption soudaine de ces « murmures » au sein de la pensée précise des « concepts d’histoire ». Il parle même d’une véritable « théorie du sensible » alors en gestation, qui s’appuierait sur des images et non seulement des idées(p151) : « Ce qui transparait dans l’image poétique, n’est donc pas une « idée » claire et abstraite, mais le « mystère » ou le « secret » même de cette idée : à savoir une image dans laquelle « le voile et le voilé son un »(in « les affinités électives de Goethe » p386). C’est dans ce contexte que l’œuvre de Klee apparaît dans ses « thèses sur le concept d’histoire » : George Didi-huberman analyse l’Angelus Novus que Benjamin avait acheté au début des années 20, comme une œuvre dissonante qui, loin de se contenter d’illustrer un concept, est une véritable « image dialectique »(p161) qui « est le phénomène originaire de l’histoire ».
Ce texte témoigne d’une réflexion capitale aujourd’hui. Comme en témoignent les premières pages de Georges Didi-Huberman, consacrées aux tragédies récentes dont nous avons été les témoins récemment, en Ukraine, à Gaza, en Iran. Notre tradition pense tour à tour de manière religieuse ou politique. Les premières pages de cet essai sont consacrées à la pensée religieuse : Les anges de l’apocalypse se chargeaient autrefois d’exécuter des ordres divins. George Didi-huberman analyse Benjamin au prisme de ses controverses avec Gershom Scholem : lors de leur première rencontre vers 1914, Benjamin tentait d’articuler la pensée catholique avec la pensée juive. Mais depuis 1927, il se rapproche toujours plus du marxisme, au contact de Brecht notamment. En 1939-40, il était capital d’opposer une pensée révolutionnaire au fascisme. Mais face au matérialisme qualifié de « vulgaire » par Benjamin, il s’agirait alors d’inventer une nouvelle conception de l’histoire (p172), indispensable pour résister. On vient alors de vivre une politique de non-intervention en Espagne, que ce soit par le Front populaire ou par Staline qui retire les Brigades internationales en 1938, mais aussi et surtout le désespérant pacte germano-soviétique de 1939.
L’angelus Novus de Klee est analysée par Georges Didi-Hubermanqui le compare à d’autres œuvres saisissantes de l’artiste : Klee semble avoir inventé alors un dessin dialectique qui permet à Benjamin de penser l’histoire de manière dialectique, seule façon d’affronter un monde face au cataclysme.


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