1916. « portrait de Tristan Tzara » de Arp

Analyser « portrait de Tzara » réalisé par Arp

Pendant la première guerre mondiale, quelques artistes se sont réunis en pays neutre à Zurich et y ont inauguré une véritable révolution artistique. L’œuvre « La mise au tombeau des oiseaux et papillons » en témoigne, comme on peut le voir dans sa composition libre et dans l’opposition entre ses deux titres  contradictoires.

 

Conservée à la Kunsthaus de Zurich l’œuvre est en bois peint, découpé et assemblé à l’aide de vis laissées apparentes, comme s’il fallait insister sur son mode de construction : ce relief n’est qu’une construction, et non une œuvre qui en appellerait à une quelconque transcendance. Elle est destinée à être accrochée au mur. Elle est constituée de différents éléments roses, noirs et gris, dont certains sont traversés de traînées poudreuses blanches. L’assemblage de ces morceaux de bois joue sur les différences d’épaisseur visibles à la surface ainsi que sur les saillies hors de la plaque de fond qui donne la forme générale de l’ensemble. Picasso avait sans doute été un des premiers à « éclater » la formes de ses reliefs auparavant, comme dans violon « mandoline et clarinette » de 1913.

Adoptant des contours souples, sans angles droits, les différents éléments permettent des jeux d’ombres portées, tant sur le mur qui la reçoit que sur l’œuvre elle-même. Arp réalise remet en cause l’image d’un tableau « fenêtre ouverte sur le monde » telle que l’avait défini Alberti en 1435 dans son « de Pictura ». L’œuvre ne fait plus référence au réel.

Si sa forme générale de la sculpture peut évoquer celle d’une tête, aucun trait n’y rappelle un visage. on est très loin par exemple du portrait de Tzara réalisé par Janco en 1919, qui indique même son légendaire monocle.

Si certaines formes évoquent des ailes d’oiseaux et de papillons qui pourraient alors se rattacher à la première partie du titre, la sculpture est avant tout livrée comme un portrait abstrait, témoignant de l’amitié qui unissait deux hommes. Le titre rend en effet hommage à la personnalité du poète d’origine roumaine, fondateur de Dada à Zurich, tout en rappelant la période pendant laquelle il a été réalisé, en Suisse, où se retrouvèrent durant la Première Guerre mondiale des artistes réfractaires d’horizons divers – Hans Arp, de mère française et de père allemand, ne souhaitait naturellement pas s’engager dans le conflit. le titre « portrait de Tzara » a été donné lorsque Arp était à Paris, lorsque tous les futurs surréalistes attendait le légendaire fondateur de dada au début des années 20.

 

Cette œuvre témoigne d’une grande liberté dans ce contexte de guerre. Par sa technique et ses matériaux, l’œuvre constitue un exemple caractéristique de la philosophie du mouvement Dada, auquel Arp et Tzara furent attachés tout au long de leur carrière. Faite de simples planches de bois, dont l’assemblage crée des reliefs, elle se rattache en effet aux conceptions des artistes réunis à Zurich qui rejetaient la copie et la description au profit de l’élémentaire et du spontané, qu’ils souhaitaient « laisser jouer en liberté ». Le genre du portrait et de la sculpture elle-même sont ainsi remis en cause dans une œuvre qui témoigne du désir de ne pas copier la nature et de produire plutôt que de reproduire, en attaquant directement le matériau, choisi parmi les éléments de la vie quotidienne. Plasticien et poète à la fois, désireux de fonder son œuvre sur la nature, perçue comme un processus de création libre et spontané plutôt que comme une série de motifs à copier, Hans Arp voulait en effet « produire comme une plante qui produit un fruit ».
Son désir le conduit à un type nouveau d’œuvres qui contribue à sa reconnaissance en tant qu’artiste dada, créateur et inventeur transcendant les catégories habituelles en refusant le système et la conformité. Les formes qu’il invente et dont l’assemblage conduit à des objets inclassables, faits de matériaux ordinaires, constituent des œuvres qui, comme celles de sa compagne Sophie Taueber, expriment une conception de la création humaine en profonde communion avec les phénomènes de la nature. Comme tous les reliefs en bois de Hans Arp, le Portait de Tristan Tzara refuse la rigidité de la symétrie et de la géométrie ; les formes qui le constituent sont irrégulières et évoquent des organismes vivants, comme dans ses bois gravés influencés par ceux réalisés par  Kandinsky dans « Klänge ». Désignées comme des « formes terrestres » par l’artiste, elles sont en effet issues d’éléments naturels, simplifiés jusqu’à devenir des aplats colorés en trois dimensions. Aboutissements des recherches personnelles d’Arp, qu’il mène parallèlement à son travail dans les autres domaines et qui le démarquent de courants plus nihilistes au sein de Dada, ces formes témoignent du désir de l’artiste de créer un nouveau langage grâce à l’abstraction, et sont probablement issues . À la volonté dadaïste de faire table rase, succède ainsi une poétique de la nature, dont l’homme doit être capable d’adopter les processus de production perpétuelle.

 

À la fois peintre et sculpteur, jouant sur les ruptures et les accords entre les différents éléments, Hans Arp crée ainsi un vocabulaire neuf où les formes simplifiées et réduites à leur essence semblent se mouvoir, prenant vie assemblées les unes aux autres, rappelant la croissance et la métamorphose des corps. La mise au tombeau des oiseaux et papillons. Portrait de Tristan Tzara évoque ainsi un processus de vie et de création, dont la contemplation renvoie probablement de manière plus sensible à la force attachée à la personnalité du poète que la plus fidèle des photographies.

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