manet-degas

Manet Degas
Musée d’0rsay. Jusqu’au 23 juil. 2023
Il ne s’agit ni d’une rétrospective de l’œuvre de
Manet ni de celle de Degas, mais la présentation des regards croisés que l’un et l’autre
portaient sur celle de son ami… et rival ! Laurence des Cars, ancienne directrice du musée
d’Orsay est à l’origine du projet. Elle souligne
l’intérêt d’une telle approche qui montre leur
œuvre bien sûr, mais aussi et surtout, leur
dialogue, autour des différentes nouveautés
qui, dans les années 1860-80, annoncent l’art
moderne.
L’histoire célèbre de deux tableaux présentés
au début de l’exposition est révélatrice : un jour
Manet casse un compotier lors d’un dîner chez
Degas. Pour réparer son erreur, Manet offre un
tableau représentant le compotier rempli de
noix. La nature morte est superbe, et révèle
l’importance nouvelle portée par Manet au réel
simple d’objets simples. Peu après, Degas peint
son ami affalé sur un canapé. Manet écoute
son épouse jouant du piano. Degas lui offre le
tableau. Leur amitié semble parfaite. Cependant,
peu après, Degas découvre l’œuvre découpée
par Manet, de façon à faire disparaître le profil
de son épouse qu’il jugeait raté. Degas furieux,
lui reprend le tableau et lui rend son compotier,
alors le seul des tableaux de Manet en sa
possession. L’histoire est éclairante sur leur
relation d’amitié, de concurrence, et de lutte.
Elle se poursuit durant toute l’exposition, à la
suite de leur première rencontre au Louvre
devant le « portrait de l’infante Marguerite Thérrèse» de Velázquez, puis des portraits ou scènes
de courses qu’ils ont tous deux beaucoup peints.
Leur dialogue se poursuit même après la disparition de Manet, jusqu’au dernier tableau de
l’exposition, la célèbre « exécution de Maximilien» de 1867-68. Manet y réinvente la peinture
d’histoire. C’est l’inverse du tableau découpé
qui se produit alors: «l’exécution de Maximilien»
se trouvait encore dans l’atelier de Manet lors
de sa disparition, mais avait subi de graves
dommages. Elle fut donc découpée et vendue
en morceaux. Cette fois, Degas sera l’auteur
de sa seconde vie : Il décide de reconstituer la
toile en rachetant les morceaux dispersés. Elle
est aujourd’hui présentée à la National Gallery
et referme l’exposition.
Manet Degas
Collectif sous la
direction de Laurence des Cars,
Stéphane Guégan
et Isolde Pudermacher Ed. Gallimard
Ce catalogue est
extraordinaire par le
nombre d’essais importants qu’il réunit, qui
permettent de comprendre l’œuvre des deux
artistes et l’essor de l’art moderne auquel ils
participent. Chacun des chapitres de l’exposition
fait l’objet d’une étude précise, comme leur
rencontre et leur formation en copiant les maîtres
anciens, Mantegna ou Giorgione et Titien, ou
contemporains comme Ingres ou Delacroix.
L’essai «copier; créer, étudier» de Isolde Pludermacher souligne, à l’aube de leur œuvre, combien
leur formation les différencie, sinon les oppose.
Découvrant Degas gravant directement au Louvre
d’après le « portrait de l’Infante » de Velázquez,
Manet s’étonne « quel toupet !… mon gaillard,
vous aurez de la chance si vous vous en tirez
comme cela ». Il était lui aussi auteur d’une
gravure d’après le portrait de l’infante, mais
celui-ci avait été réalisé en atelier, avec un calque
pour que l’inversion du tirage n’apparaisse pas.
Les deux attitudes face aux chefs-d’œuvre du
passé sont opposées. Toujours est-il que la
rencontre scella une amitié durable, malgré les
nombreuses ruptures. Manet est toujours considéré comme le père de l’art moderne. Cette doxa
se fonde sur les textes de Clément Greenberg,
véritable défenseur de Pollock et de tout l’art
américain d’après-guerre ! l’art moderne serait
une recherche de la planéité du support : fini
d’ouvrir la toile sur une histoire ou le réel. Comme
le pensait Maurice Denis, il faut «se rappeler
qu’un tableau, avant d’être un cheval de bataille,
une femme nue ou une quelconque anecdote,
est essentiellement une surface plane recouverte
de couleurs en un certain ordre assemblées.»
(Maurice Denis in Art et Critique, 1890). Mais
l’exposition et les textes de ce catalogue montrent
que les deux artistes, dans leurs différences,
définissent l’art moderne d’une façon plus subtile. Isolde Pludermacher est aussi l’auteur d’un
essai lumineux « masculin-féminin » sur les rapports entretenus par Manet et Degas avec les
femmes, car là aussi, tout les oppose. Manet est
continuellement entouré de femmes dont il apprécie l’entourage, alors que Degas restera distant.
L’«Olympia» et le «Viol» (titre récent) témoignent
de ces différences. Manet affirme une position
frontale, là où Degas met en scène des regards
éloquents, mais souvent fuyants dans ses scènes
de maisons closes au monotype ou dans ses
pastels. Dans «Degas après Manet» Stephen
Wolohojian, tisse les nombreux liens qui les
unissent: Manet disparaît en 1883, mais cela ne
met pas fin en effet à leur liaison. Degas a continué à acquérir des toiles de son ami et à se
nourrir de leur exposition dans sa collection.
Acquise en 1895, la copie de l’«Olympia » réalisée par Gauguin en 1891 est sans doute le clef
de cet ensemble, qui accueillait tous les visiteurs
de Degas à l’entrée de son logement. Cette œuvre
est une clef pour comprendre la relation des deux
peintres, faite d’émulation, de rivalité mais aussi
des brouilles nombreuses qui apparaissent entre
les deux amis.
Manet-Degas
Œil pour œil
Stéphane Guégan et Isolde Pudermacher
Ed. Gallimard
À travers les analyses de deux des commissaires
de l’exposition, cet ouvrage confronte et commente 40 chefs-d’œuvre de Manet et Degas.
Comme il se doit, Stéphane Guégan insiste sur
l’importance du regard de Manet. « La peinture
moderne ne postule plus un regard extérieur et
distant à ce qu’elle fait voir. Pendant des siècles,
les artistes n’ont pas cherché à restituer l’expérience personnelle du réel, et à donner l’impression de voir à travers les yeux du peintre le sujet
du tableau. Tout autre, en effet, est le spectacle
qu’offrent la perspective classique et son espace
unifié, homogène, rationnel, souvent centré et
capable de tout contenir dans son cadre. Au
vrai, notre perception du monde diffère complètement de ce que l’art ancien suggère d’ordre,
de fixité et d’harmonie : l’œil humain est mobile,
sélectif et subjectif, il ne perçoit pas au même
degré toutes les informations qu’il reçoit et
traite, il est soumis à l’incertain et à l’incomplet.»
l’auteur insiste : le «faire vrai» auquel Manet et
Degas aspirent, impose de ne pas oublier la
« part de l’individu »: «regarder ne saurait être
neutre ». La confrontation qu’il propose entre
l’« Olympia » de Manet avec l’«intérieur», dit
aussi «le viol», montre bien combien leurs
regards s’opposent. Chez Manet il s’agit du
«dévoilement d’une anatomie irréductible à tout
canon de beauté (…) dévoilement d’un regard
qui renvoie tout voyeurisme, sans le condamner,
à sa propre perversité ». Dans «intérieur», au
contraire, Degas suggère que quelque chose a
déjà eu lieu.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

  • Archives

  • Catégories

  • Recherche